08 Mar

Donner envie en demain, par … Jean-Marc Goachet

A l’interface du monde de la recherche et des bénéficiaires directs des résultats d’expérimentations, Jean-Marc Goachet a valorisé pendant 10 ans les projets de recherche des écoles des mines sur des thématiques aussi variées que l’automotive, la transition énergétique, l’usine 4.0, la protection de l’environnement ou encore les matériaux du futur. Il est aujourd’hui responsable communication scientifique et technique du CTIFL, l’Institut technique de recherche et d’expérimentation de la filière française des fruits et légumes.

Curieux de comprendre les évolutions de notre société, il a accompagné pendant deux ans les dirigeants d’entreprise sur les questions de mission et de raison d’être des entreprises. En 2018, il a créé le Lab de l’inattendu, où il décortique au travers d’interviews cette fabuleuse capacité qu’à l’être humain de s’adapter au changement et d’accueillir l’inattendu.

C’est à ce titre qu’il répond à cette interview.


Question : Tu as créé en 2018 le Lab de l’Inattendu : la crise sanitaire qui tombe sur la tête des entreprises le 16 Mars 2020, c’est de l’inattendu : une vraie catastrophe, ou peut-être une opportunité pour certains (je ne parle pas d’Amazon ici).

Jean-Marc Goachet : Pour les entreprises qui ne vont pas pouvoir se réinventer faute d’activité ou d’absence de trésorerie suffisante, je pense à la restauration, aux théâtres… c’est une catastrophe. Et ce n’est pas faute d’être résilients. Les restaurateurs sont rapidement passés à la vente à emporter et les directeurs d’espaces culturels ont même créé de nouvelles formes de spectacles. C’est l’insuffisance de trésorerie qui aura raison d’eux. Pas leur capacité de rebond créatif.

Cette crise sanitaire est arrivée à un moment où les entreprises étaient déjà en train de se réinventer sous l’impulsion d’enjeux planétaires importants que sont le changement climatique, la hausse de la démographie ou encore l’accélération digitale. Le monde d’avant avait déjà commencé à se dérober sous nos pieds.

On a tendance à considérer le chaos comme source de perturbations car il occasionne dérèglements et disparitions. Or, il est à l’origine de toute évolution. C’est une question de perception. Tout dépend du regard que l’on porte sur son environnement et de son état d’esprit. C’est ça accueillir l’inattendu.

Question : Comment devraient réagir les entreprises ? Ou plutôt, comment auront réagi les entreprises qui s’en sortiront le mieux ?

Jean-Marc Goachet : Il faut être positif et avoir envie. Envie d’un autre monde, de « préserver » notre planète et notre humanité, de proposer des solutions. C’est une question de prise de conscience. Nous sommes aujourd’hui largement documentés sur les impacts du dérèglement climatique et suffisamment équipés scientifiquement et industriellement pour produire différemment en respect des ODD. L’enjeu est là et chaque entreprise qui aura réussi à s’en sortir aura eu cette prise de conscience et décidé d’adapter son modèle de production pour être durable et prendre part à un pacte alliant une approche sociale, économique et écologique.

Question : Sur le site du Lab de l’inattendu, tu écris : « C’est l’humain qui porte le changement et lui donne vie » ; quel rôle va jouer le facteur humain dans les années qui viennent, quelle sera la balance humain/techno dans la relance des entreprises ?

Jean-Marc Goachet : Le facteur humain doit être un différenciant. Bien que l’on parle d’intelligence artificielle (IA), elle ne l’est que parce que nous entraînons ses algorithmes. Toute dérive de l’IA ne sera due qu’à un excès d’ambition ou un manque d’anticipation des conséquences possibles des décisions prises en amont. La première menace pour la terre est l’être humain. Il suffit de voir les dégâts d’une déforestation irraisonnée et au profit de quelques-uns. La raison sera donc un facteur de préservation de notre planète dont le pendant sera la passion qui caractérise tant l’être humain et le distingue de la machine.

Un an s’est déjà écoulé depuis le premier confinement. Une année qui a confirmé un changement irrémédiable. Celui de la digitalisation. La crise que nous vivons est un véritable accélérateur digital.

De cette accélération qui transforme nos organisations, je retiendrai trois enjeux :

  • Celui de la digitalisation de la relation,
  • De la formation,
  • D’un cap à partager.

Notre relation à l’autre s’est considérablement digitalisée. Généralisation forcée du télétravail, enchaînement des visioconférences, boom du click and collect et livraison à domicile… Avec une moindre place laissée à l’émotion et aux relations humaines en physique, nous devons veiller à la subsistance de l’informel, à le cultiver en étant créatif et à l’écoute de ses interlocuteurs. Nos 5 sens sont sous-exploités alors qu’ils valent bien plus que n’importe lequel des capteurs électroniques. Il suffit de voir l’attention portée au biomimétisme.

L’enjeu de la formation part d’un constat de mise en périphérie des personnes se trouvant dans l’incapacité de se familiariser avec les usages digitaux ou tout simplement d’en avoir les moyens financiers. Un accompagnement au plus près du terrain, que se soit en entreprise ou auprès des particuliers est incontournable. Une formation par le test and learn. Rien de plus concret que l’épreuve des faits.

Enfin, l’enjeu du cap à donner par le dirigeant et surtout à le partager. Nous vivons depuis une décennie dans une économie de l’attention qui n’a fait qu’augmenter notre besoin de sens. Pourquoi faisions-nous ce que nous faisons ? Pour quelle cause ? Pour qui et où cela nous emmène-t-il ? Le temps est fini de faire l’économie de ses réflexions car il en va de la dynamique humaine de l’entreprise et de l’équilibre de tous. Et ça, la technologie n’y répondra pas seule.